Regina Maria ANTUNES MEYERFELD
Maria Zilda FERREIRA CURY
(Universidade Federal de Minas Gerais)
Dans le thème de ce colloque, « vieillir en exil », il y a deux mots qui méritent chacun une réflexion critique, mais dont le croisement est particulièrement pertinent.
Si le mot exil exprime la situation du déraciné, de celui qui s’éloigne de sa terre natale et tente de s’en approprier une autre – étrange, étrangère -, de la même façon le vieillissement peut être considéré comme une forme d’exil corporel, un processus qui rend l’individu étranger à son propre corps marqué par les épreuves du temps. La vieillesse fait du corps un entre-lieu, contenant à la fois un corps semblable dont l’identité est reconnaissable dans sa globalité et un autre corps qui, en comparaison avec l’image que l’on garde de lui dans sa mémoire, aussi bien, par exemple, qu’en photographie, révèle un être inconnu, pour ainsi dire exilé de lui-même ; un être qui campe aux limites, dans une attente, anti-chambre de la mort, entre le désir et négation ou son impossibilité, entre la lucidité et son absence, entre un présent et un passé qui s’obstine à envahir sa conscience. Le concept d’entre-lieu définit aussi, de façon exemplaire, l’homme exilé, l’immigrant : un être entre deux espaces différents, entre deux cultures. Avec son identité oscillant entre deux mondes, l’exilé n’est jamais entièrement l’Autre et jamais non plus le Même.
« Lorsqu’elle surprit son image dans la glace - reflet qu’Eulália évitait habituellement - elle se dit que le miroir était implacable : il lui renvoyait le visage d’une vieille femme – une étrangère. A n’en point douter, ce visage avait beaucoup voyagé, mais parfois elle ne l’avait pas accompagné. » (p.12)
Le roman «A república dos sonhos », de l’écrivain contemporain brésilien, Nélida Piñon (d’origine galicienne), raconte l’histoire de Madruga, un Espagnol de Galice, qui émigra au Brésil, en 1913, à l’âge de 13 ans. A travers la saga familiale de cet immigrant, né avec le siècle, défilent quelques-uns des événements historiques du Brésil et de l’Espagne. Des réflexions sur le système politique brésilien, sur l’origine de ses périodes de dictature et sur l’esclavage alternent avec des pans d’histoire de l’Espagne, tels que la Guerre Civile et la dictature du Général Franco. Apparaissent aussi les problèmes d’identité culturelle des Galiciens au Brésil, mais également la discrimination et les persécutions contre les gitans en Espagne.
Ce roman débute avec Eulália, l’épouse de Madruga, étendue sur son lit et attendant la mort. Pendant les sept jours de son agonie, la trame du roman s’organise, à partir des histoires de la vie des différents personnages. Madruga a 80 ans. L’heure est au bilan, bilan de son vieillir en exil pour cet homme qui a traversé le XXème siècle et qui veut s’accrocher, encore, à quelques-unes des certitudes de l’homme d’entreprise qu’il fut, à peine atténuées par la vieillesse.
Dès le début du roman, assis dans sa chaise à bascule sur la spacieuse terrasse de sa maison en bord de mer, à Rio de Janeiro, Madruga, le « patriarche », observe l’océan, maintenant qu’il en a le temps. Ce paysage l’aide à reconstituer son passé. La mer est ma mémoire (p.10), dit-il. Elle le ramène à la Galice, décor de son enfance, aux douces réminiscences. Pourtant, dans sa solitude de vieillard, une sorte d’indifférence l’emporte, dans ses rêves, sur l’émotion. Son premier voyage à travers l’Atlantique était rempli de fantasmes et de rêves sur le Brésil, mais aussi chargé de tous ses souvenirs galiciens.
Encore jeune, Madruga était retourné à sa terre natale pour épouser Eulália, une Galicienne issue d’une famille très traditionnelle. Eulália était catholique, très pratiquante, alors que Madruga s’était beaucoup éloigné de Dieu. Ensemble, ils auront six enfants.
Madruga incarne pleinement l’individu contemporain qui cherche à s’émanciper, en essayant de gagner rapidement beaucoup d’argent et de biens matériels. C’est un pragmatique dont les relations vont se tendre, tout au long de cette saga familiale, essentiellement avec deux de ses enfants : Esperança, une anticonformiste, et Miguel, un romantique. A la fin de sa vie, Madruga a conscience que la famille qu’il a fondée s’écroule, sous les coups d’une série de conflits passionnés entre ses membres.
En donnant vie à des images du Brésil et de l’Espagne, délibérément et nécessairement hybrides et métisses, le roman de Nélida Pinon crée un espace contradictoire de lecture des identités multiples qui constituent le monde contemporain. Et cela est particulièrement fort de la part de la figure emblématique de l’exilé. S’emmêlent ainsi, en contrepoint, la mémoire de la patrie laissée derrière soi et celle du moment présent dans le pays d’adoption. L’exilé concentre, dans sa mémoire, un entre-lieu discursif qui, place le lecteur entre deux mondes, deux cultures, deux traditions. Le texte se comprend, alors, comme une véritable « dé-lecture » de l’identité homogène et uniforme, sur laquelle nous avons toujours tendance à nous ancrer en tant que communauté, obligeant le lecteur à réexaminer les différentes identités qui composent la nationalité. Les personnages étrangers, avec leur regard étrange et décalé sur la réalité brésilienne, déconstruisent beaucoup des mythes de celle-ci, redéfinissant ce qu’il est convenu d’appeler « national ». L’exilé est le révélateur de cette condition de « non-lieu », avec son impossibilité à accéder à une culture d’identité homogène, qui l’accompagne même lorsqu’il retourne à sa terre natale, après des années passées en terre étrangère :
A Sobreira (en Galice), Madruga était de nouveau ému par des détails insignifiants. Mais il était affligé par l’absence de son grand-père Xan, à qui il aurait aimé raconter des légendes au sujet du Brésil. D’ailleurs, à force d’associer les histoires des deux pays, il finissait par les confondre. (p. 127)
Le fil de la narration est tissé par trois acteurs : Madruga, sa petite-fille, Breta, et un narrateur omniscient alternent, allant et venant entre des espaces et des temps différents, sans respect d’une linéarité temporelle des faits rapportés.
-Là d’où je viens, nous avons l’habitude de boire et de raconter des histoires en même temps. De cette manière, nous mettons notre empreinte sur les semaines et les années. Jusqu’à ce que nous arrivions à la vieillesse. (p. 730).
Ainsi s’exprime Madruga s’adressant à sa petite-fille, en mélangeant, dans un même registre, la mémoire, ce qu’elle est devenue à travers l’oralité, et la vieillesse.
C’est à travers la voix mal assurée et lacunaire de ces narrateurs que sont tressés les fils des réminiscences de la vie, au Brésil et en Europe, des différents personnages, à diverses époques, sans que le processus de composition du texte donne une hégémonie à une voix unique, d’autant plus que le souvenir est constamment mis en doute, la mémoire et les mots n’en étant qu’une traduction imparfaite et imprécise.
Le récit de Nélida Pinõn permet aussi de suivre les différentes façons de vieillir de ces exilés. Bien que le personnage central soit Madruga, il semble sans cesse se définir par rapport aux autres personnages : son épouse Eulália, ses enfants et surtout sa petite-fille, Breta, héritière de la tradition galicienne et, également Venâncio, un Espagnol d’origine gitane, qui avait accompagné Madruga lors de sa première traversée vers le Brésil.
Trois immigrés espagnols – Madruga, Eulália et Venâncio – vieillissent donc au Brésil où ils ont transporté leurs mémoires, après s’être exilés de leur terre natale. A travers leur façon de vieillir, ils disent aussi qui ils sont. Par exemple, face à la mort imminente de son épouse, Madruga réfléchit ainsi :
Il différait d’Eulália, que les défaites faisaient accéder à un autre royaume. Elle savait où elle irait, après la mort. Tandis que lui, après avoir épuisé toutes les ressources de la terre, et lorsqu’il ne lui resterait plus que la solitude, l’ennui, que ferait-il de sa vieillesse ? Venâncio lui-même lui avoua un jour, comme s’il s’agissait d’un secret, que les rêves n’étaient que de l’argile et de l’air, matières à la fois organiques et vaporeuses. (pp.725, 726)
De même, Venâncio prend conscience des marques de l’âge, qui affaiblissent son tempérament rêveur et qui, dans un même temps, le ramènent au passé et le projettent vers la mort prochaine :
Venâncio se sentit envahi par le souffle aigre et insipide de la vieillesse, dont les signes discrets s’approchaient déjà. Il voyait dans la vieillesse une régression capable d’amener un homme à des opinions conservatrices. La mort elle-même était fondamentalement conservatrice, et tendait à laminer tous les excès, sous toutes les formes. (p.532)
Les différents personnages du roman observent mutuellement leurs marques de vieillesse :
Une fois assis, Venâncio se mettait à observer Madruga. Celui-ci vieillissait avec la même intrépidité qui l’avait fasciné depuis tout petit. (p.432)
Le corps ressent déjà le manque de désir et c’est l’image de l’autre qui donne le sentiment du vieillir :
Cette chambre où il avait caressé récemment le front d’Eulália, sous prétexte de voir si elle avait de la fièvre. Les années lui avaient volé sa jeunesse et son élan, et il ne pouvait plus s’étendre avec naturel contre le corps de sa femme et en retirer le plaisir d’autrefois. (p.p.533, 534)
Tout au long du texte, chacun des personnages avec sa voix propre, souvent en contradiction avec celle des autres, reconstruit sa vie et celle de sa famille. L’histoire de Madruga est constituée de fragments de ces mémoires : sa vie en Galice, encore enfant, et ses liens puissants avec la tradition orale à travers les histoires racontées par son grand-père ; son désir d’émigrer et la construction de sa famille en terre brésilienne ; son exil, certes volontaire, mais en maintenant toujours un espace de dialogue avec sa terre natale.
Madruga eut du mal à expliquer la nature de son exil. Il n’était pas facile de démontrer que la Galice l’avait convaincu dans le passé d’échanger la réalité galicienne contre un paradis terrestre de l’autre côté de l’Atlantique. (p. 844)
L’exil vers la République des rêves, appelée Brésil, a métamorphosé Madruga, jeune paysan, en citadin, tout en faisant de lui un fondateur, un constructeur, un vainqueur de son propre destin.
La condition de l’immigré, de l’exilé, est métaphorisée, comme s’il était celui qui se trouvait en transit continuel, comme si la condition de l’exilé ne pouvait jamais se détacher de la condition d’être en mouvement, oscillant entre mondes et cultures. L’exil est un voyage sans fin.
Les métaphores nautiques, même si elles ont leur origine dans la poésie classique, se retrouvent dans tous les genres littéraires. Des images telles que hisser et affaler les voiles, pour parler du début et de la fin du poème (le poète considéré comme un marin dont l’œuvre est un bateau et l’écriture un voyage dangereux), sont très courantes dans les productions poétiques de tous les temps.
Le navire, espace en transit, entre-lieu entre des mondes parfois si dissemblables, apparaît de façon récurrente dans les récits dont la thématique est l’immigration ou l’exil. Symbole emblématique d’identités en formation, il est l’image centrale des narrations de réminiscences qui caractérisent les sagas de l’immigration, et qui, de façon condensée, aident à composer l’identité fluctuante de l’exilé.
Simplement mon destin est d’aller à la rencontre du Brésil en traînant derrière moi le souvenir de mon pays natal. (p. 35), comme le dit Madruga, peu avant de quitter sa ville d’origine.
C’est dans cette idée de voyage, alors qu’il contemple le mouvement de la marée, que Madruga a l’impression de ne jamais avoir quitté la Galice. En effet, le rythme de la mer le ramène à un autre mouvement, celui de l’oscillation du bateau qui le conduisit la première fois de Galice au Brésil et l’a marqué pour toujours en conditionnant sa première vision de la terre d’adoption.
La captation de ces identités en transit, de ce regard dirigé vers un espace en mouvement vers un nouveau pays, peut, de façon imagée, se transformer en concept opératoire intéressant pour la lecture des identités, nécessairement incertaines de l’exilé et du vieillard, de la traversée maritime vers une terre étrangère, et de la traversée de la vie vers la mort inexorable.
Madruga garde le cœur fermé, mais la mémoire à vif. Ses 80 ans lui pèsent : au crépuscule de sa vie, Madruga constate qu’il a réussi à réaliser le rêve américain. Chacune de ses journées à consommer les après-midi aux côtés de son vieil ami Venâncio (p.10), le rapproche de la mort.
Il pense à la mort, mais il préfère expliquer la vie. A cette heure tardive de son existence, il sent la nécessité de distinguer les zones d’ombre et de se les expliquer ; il aimerait que tout soit clair et logique pour ainsi se sentir pardonné et déculpabilisé d’être parti et d’avoir quitté sa terre natale. Mais il a besoin d’un nouvel acteur auquel transmettre le témoin : il a donc décidé d’aiguiser sa mémoire et de passer en revue son histoire pour la transmettre à ce nouveau narrateur, sa petite-fille Breta.
Il contemple le visage de Breta, une vraie Brésilienne de la deuxième génération issue de l’immigration, à laquelle il va donc laisser en héritage son histoire, sa relation essentielle avec la Galice comme avec le Brésil, même si Breta sent bien que la passion ne porte plus son grand-père, ni pour son ancien ni pour son nouveau pays.
Comme une métonymie, en occupant la place de l’auteur, Breta explique le processus de construction du roman dont elle est un des narrateurs, mettant à nu la difficulté d’écriture.
Madruga s’interroge encore :
La tente des rêves se trouvait-elle de l’autre côté ? Le Brésil m’a-t-il accueilli pendant ces années dans l’espoir de m’expulser de ses chaudes entrailles d’un coup de pied dans le derrière, sous les rires de la foule ? Un pays qui me laissera pâle et blême, pour que l’on mentionne ma faillite le jour miséricordieux de mon enterrement ? Est-ce donc tout ce que le pays m’a réservé pendant ses presque soixante-dix années de vie ? Est-ce là ma récompense, le prix que j’ai mérité ? Mon Dieu, je ne veux pas mourir ! (p. 795)
Madruga a raison : c’est bien Breta qui pourra porter un regard apaisé ou passionné, mais assumé parce que distancié, sur les deux cultures qu’elle porte en elle. L’exilé, lui, ne peut pas en vieillissant trouver les réponses, les logiques qu’il a cru approcher tout au long de sa vie, tout simplement parce que c’est bien un second exil qui le frappe et l’éloigne vers une troisième terre.
Bibliographie
Nélida Piñon.A república dos sonhos. Rio de Janeiro : Ed.Record, 1997.
Nélida Piñon. La république des rêves. Paris : Des femmes, 1990.
Silviano Santiago. Uma literatura nos trópicos - ensaios sobre dependência cultural. São Paulo : Perspectiva/ Secretaria da Cultura, Ciência e Tecnologia do Estado de São Paulo, 1978.
Homi K. Bhabha. O local da cultura. Belo-Horizonte : UFMG, 1998.
Stuart Hall. Identidades culturais na pós-modernidade. Rio de Janeiro :DP&A, 1999.
Gonzalez Martinez, E.E. El aporte gallego al processo immigratorio brasileño1890-1950, « Ciencia, vida y espacio en Iberoamérica ». Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, 1989.
Des études de Gonzalez Martinez il ressort que la ville de Rio de Janeiro a attiré un groupe relativement important d’immigrants espagnols, surtout après la disparition de la fièvre jaune, en 1909. Les centres urbains brésiliens furent choisis par les Galiciens parce qu’ils offraient des emplois abondants et variés, et qu’ils permettaient donc une ascension sociale plus rapide. Ces immigrants de Galice étaient nombreux à venir de la province de Pontevedra. (Dans le roman A República dos sonhos, la ville de Sobreira, où est né le personnage Madruga, appartient à la circonscription de Pontevedra.)
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